Quel genre de bonheur
voulez-vous ?
Voici un exemple pour
montrer comment l'ambiguïté de ce terme peut causer la confusion. Il est
probable que vous soyez venus ici et que vous pratiquiez le Dhamma parce
que vous recherchez le bonheur. Votre compréhension du bonheur, le
bonheur que vous désirez, cependant, n'est peut-être pas le même bonheur
que celui qui est le but véritable du bouddhisme et de la pratique du
Dhamma. Si la forme de sukha (de bonheur) que vous recherchez n'est pas
cette forme de sukha qui naît de la pratique du Dhamma, nous craignons
que vous soyez désappointés, voire même très déçus, ici. Il est
nécessaire de développer une meilleure compréhension de ce sujet.
Afin de ne pas perdre de
temps et de faciliter votre compréhension, nous allons vous donner un
principe simple pour la compréhension du bonheur. Le bonheur ordinaire
que le commun des mortels recherche est celui qui est ressenti
lorsqu'une soif particulière ou une envie est satisfaite. C'est la
signification ordinairement donnée au mot « bonheur ». Dans le sens du
Dhamma, cependant, le bonheur est présent quand il n'y a aucune soif,
aucun désir du tout, quand nous sommes totalement libres de toute soif,
de tout désir et de toute envie. Pour bien saisir cette notion, faites
bien attention à la distinction suivante : le bonheur lié à la
satisfaction d'une soif et le bonheur lié à l'absence de soif.
Pouvez-vous voir la différence ? Pouvez-vous sentir la distinction entre
le bonheur lié à la soif et le bonheur lié à l'absence de soif ?
A ce stade, nous allons vous
expliquer les mots « lokiya » et « lokuttara », car ils peuvent nous
aider à éclairer le sujet dont nous débattons aujourd'hui. Lokiya
signifie « qui se réfère aux sujets et aux préoccupations du monde ».
Lokiya, c'est être dans le monde, sous le pouvoir et l'influence du
monde. La traduction habituelle de ce mot est : « mondain(e) », «
matériel(le) ». Lokuttara signifie « au-dessus du monde ». C'est être
au-delà de l'influence du monde. On peut le traduire par « transcendant
» ou « supra mondain ». Maintenant, vous pourrez mieux comparer les deux
formes de bonheur : lokiya-sukha (bonheur mondain) qui est prisonnier du
pouvoir de ce que nous appelons « le monde », qui est soumis à ses
conditions et à ses limites ; et lokuttara-sukha (le bonheur
transcendant) qui est au-delà de toutes les influences du monde.
Voyez cette distinction et
comprenez la signification de ces deux mots le plus clairement possible.
Nous devons étudier cela au
plus près. Lokiya veut dire « happé par le monde, entraîné dans le flot
du monde », de sorte que ce sont l'influence et le pouvoir du monde qui
nous dominent. Dans cet état, il n'y a pas de liberté spirituelle ; il y
a une absence d'indépendance spirituelle. Lokuttara signifie « libre de
l'emprise du monde ». C'est la liberté spirituelle. Aussi, il y a deux
formes de bonheur : un bonheur qui n'est pas libre et un bonheur
indépendant, un bonheur esclave et un bonheur de la liberté.
C'est à ce niveau que nous
croyons que vous pouvez faire une erreur de compréhension. Si vous êtes
venus ici à la recherche de lokiya-sukha, mais que vous étudiez le
bouddhisme qui vous propose une forme différente de bonheur, vous allez
être déçus. Vous n'allez pas trouver ce que vous désirez. La pratique du
Dhamma, qui inclut la pratique approfondie de la méditation, conduit à
lokuttra-sukha et non à la forme mondaine du bonheur. Vous devez
comprendre cela très clairement, dès le début. Si vous parvenez à
différencier ces deux formes de sukha, alors vous verrez la finalité de
Suan Mokkh et vous ne serez pas déçus d'être ici.
Maintenant, vous devez
comprendre la différence entre ces deux formes de bonheur ; le bonheur
qui provient d'avoir comblé la soif qui nous tiraillait et le bonheur dû
à l'absence de soif. Comment ceux-ci diffèrent-ils ? Observez et vous
verrez ces choses par vous-mêmes. Le bonheur « de la soif étanchée » et
le bonheur « de la non-soif » : nous ne pouvons pas expliquer cela de
manière plus brève et plus limpide
La soif inextinguible
Quand nous observons plus
attentivement, nous voyons que le bonheur basé sur la satisfaction de
notre soif est sans espoir, qu'il ne peut jamais être complet, parce que
cette soif ne peut jamais être vraiment étanchée. Les choses qui font
naître cette soif changent en permanence, et de ce fait la soif
ressurgit. La soif elle-même change et ne peut donc pas être étanchée.
Cette situation est sans fin. Le monde d'aujourd'hui est englué dans
cette forme de bonheur qui vient de ces désirs qui demandent à être
satisfaits. Le monde moderne est piégé par ce problème sans fin.
Imaginez, si vous le pouvez,
que vous soyez le seul propriétaire du monde, de l'univers, du cosmos
tout entier. Maintenant que vous possédez tout ce qui existe, est-ce que
votre soif est assouvie ? Peut-elle être assouvie ? Veuillez étudier
cela en profondeur, avec votre esprit et dans votre esprit. Si vous
obteniez tout ce que vous pouvez désirer, au point de posséder le monde
entier, est-ce que votre soif cesserait ? Ou ressentiriez-vous la soif
pour un deuxième monde ? Et ne voudriez-vous pas un troisième monde ?
Prenez bien conscience que
la soif ne peut jamais être assouvie par nos tentatives de la satisfaire.
Malgré cela, le monde d'aujourd'hui continue à développer le type
d'éducation et d'évolution qui ne cherche qu'à produire des objets
toujours plus attrayants et satisfaisants. La technologie et la science
moderne sont esclaves de la soif. Notre monde tombe dans ce trou profond
qu'est l'incessante production d'objets toujours plus séduisants pour
essayer de satisfaire notre soif. Mais où allez-vous trouver le bonheur
dans un tel monde ?
Je voudrais faire quelques
comparaisons pour illustrer comment le bonheur mondain des êtres vivants
ordinaires évolue de phase en phase. Le nouveau-né est heureux quand il
est bercé dans les bras de sa mère dont il peut téter le sein. Cela
satisfait le petit enfant jusqu'à ce qu'il grandisse et devienne un peu
plus âgé. Alors les bras et le lait maternels ne lui suffisent plus. Il
apprend à apprécier d'autres nourritures et d'autres plaisirs.
Maintenant, son bonheur dépend des crèmes glacées, des bonbons et de la
nourriture industrielle, des jouets et de l'exploration de la maison.
Puis il grandit encore et ces jeux-là ne lui suffisent plus : suivant le
cas, il voudra jouer au football ou à la poupée. Ces enfants deviennent
ensuite trop grands pour le ballon et la poupée ; leur intérêt et leur
bonheur d'adolescents tournent autour des affaires du sexe. Toutes les
formes de satisfaction précédentes n'ont alors plus aucun intérêt. Une
fois qu'ils sont devenus des jeunes gens, ne vous attendez pas à ce
qu'ils se satisfassent de leurs bonheurs anciens. Maintenant, ils ne
pensent plus qu'au sexe et aux rendez-vous galants. Finalement, l'être
humain se marie, devient une épouse ou un mari et met tous ses désirs et
ses espoirs dans la construction d'un foyer, dans l'accumulation
d'argent et de possessions matérielles. Alors, il n'y a aucune chance
qu'il se contente de ses petits bonheurs d'enfant (à moins d'être resté
un gamin attardé !).
L'être humain change ainsi,
d'une étape à l'autre, et le bonheur aussi change, étape après étape.
C'est perpétuel et sans fin. La soif se développe, étape après étape,
jusqu'à la mort. Au-delà, certains croient qu'il y a renaissance en tant
que deva (être céleste, comme un ange) : et, là encore, la soif est
présente ; soif céleste pour le bonheur des deva. C'est sans fin. Même
au ciel avec les dieux ou dans le royaume de Dieu - si de telles choses
existent -, la soif ne cesse pas. Dans le bouddhisme, tout ceci est
considéré comme des exemples de bonheurs mondains ne menant qu'à la
duperie et à la confusion.
Mais où donc cesse la soif ?
Je voudrais demander si,
dans le royaume de Dieu où qu'il soit, selon les écritures du
christianisme ou des autres religions, lorsque nous sommes auprès de
Dieu, la soif et les désirs cessent ou non ? Si le royaume de Dieu est
la fin de la soif et du désir, alors, c'est la même chose que dans
l'enseignement du bouddhisme : nibbana, ou le bonheur qui est au-delà du
monde, parce que la soif est terminée. Mais si nous avons une
compréhension différente du royaume de Dieu, si c'est un endroit où
persiste la soif, alors cela n'a rien à voir avec le bouddhisme. Désirer
sans fin des choses toujours meilleures n'est pas l'objectif du
bouddhisme. Le bouddhisme ne suit pas cette voie, le bouddhisme suit la
voie qui mène au-delà du monde et des bonheurs mondains.
Quant à cette chose que nous
nommons « le monde », dans la description qu'en fait le bouddhisme, il
est divisé en de nombreux niveaux, royaumes ou sphères. Il y a le monde
des êtres humains ordinaires, avec lequel nous sommes familiers, et ses
formes humaines de sukha. Au-dessus, il y a les nombreux royaumes
célestes, là où les deva sont censés vivre. Tout d'abord, il y a les
sphères sensuelles, le Kamavacara, pour ceux qui ont des désirs sensuels.
Ceux-ci sont supposés être « bons », du moins meilleurs que le royaume
des humains. Ensuite, il y a les sphères des Brahma, elles-mêmes
divisées en deux catégories : celles dépendants de la forme (la matière)
et celles indépendantes de la forme. Celles-ci sont meilleures que les
royaumes ordinaires de l'existence, mais les êtres qui y vivent ne sont
pas encore libérés de la soif. Il n'y a plus de soif pour les plaisirs
sensuels dans le « rupavacara », les sphères physiques, mais les « êtres
» qui sont là ont encore soif d'une existence matérielle. Les « êtres »
de l'arupavacara, les sphères non matérielles, connaissent la soif, eux
aussi. Ils ont soif de choses non matérielles, et non de choses
matérielles. Dans chacun de ces niveaux mondains, la soif persiste. Les
envies du « soi » ne cessent pas. Il y a toujours des choses que le «
soi » désire. Ces états de bonheur hautement raffinés ne parviennent
absolument pas à transcender le monde. Même le plus élevé des royaumes
des Brahma est prisonnier du monde, piégé par le pouvoir et l'influence
du désir.
Comment parviendrons-nous à
en finir avec la soif ? Nous devons la circonvenir et la détruire. Nous
n'avons pas besoin de la soif. Nous devons emprunter cet autre chemin,
celui de la « non-soif ». L'essence de ce chemin est l'absence du
sentiment de soi, de « je », de « mien ». Ce point est crucial. Quelle
connaissance devons-nous avoir, que devons-nous réaliser pour mettre fin
à cette illusion de soi ?
Il est nécessaire de
comprendre cette connexion entre la fin de la soif et la cessation de
l'illusion du « soi ». Dans toutes les situations mondaines, il y a
toujours un soi, un « je » qui a soif et qui tente d'étancher sa soif.
Même si ce « soi » est au niveau céleste le plus élevé où la soif est la
plus subtile qui soit, il y a cependant un soi assoiffé cherchant à
satisfaire sa soif. La soif persiste tant qu'un soi cherche à satisfaire
ses désirs sans jamais y parvenir vraiment. En examinant tous ces
niveaux de désirs et de bonheur, nous voyons que le problème de la soif
est insoluble. Pourquoi ? Parce que le « soi » n'est pas solutionné.
Le meilleur
Parvenus à ce stade, vous
devez vous familiariser avec ce que nous appelons « le bien » ou « le
meilleur ». Vous avez tous votre propre idée sur ce qu'est « le meilleur
» et vous estimez que vous méritez d'obtenir ce « meilleur ». Poussés
par votre soif, vous courez uniquement après « le meilleur »! Quelle que
soit la chose que vous identifiez comme « la meilleure » - que ce soit
une journée à la plage ou cinq minutes de répit dans le tumulte de votre
esprit - voilà à quoi votre soif s'accroche. Même quand vous baignez
dans le rayonnement de Dieu, la soif pour le meilleur ne s'arrête jamais.
Nous désirons une forme de « meilleur », mais aussitôt que nous
l'atteignons, notre soif cherche après un « meilleur encore meilleur ».
C'est sans fin tant qu'il y a un « soi » qui veut le meilleur. Le
meilleur n'est pas un point final ; nous ne pouvons pas le choisir pour
but ultime. Nous parlons sans cesse du « meilleur » ou du « summum bonum
», mais les significations que nous lui donnons sont très différentes :
le meilleur des enfants, des adolescents, des adultes et des plus
anciens, le meilleur du monde ou de la religion. Pourtant, chacune de
ces conceptions du « meilleur » nous rend plus assoiffés encore -
assoiffés de manière raffinée, profonde et subtile. Nous ne pouvons
jamais nous arrêter et nous reposer dans un de ces « meilleurs », parce
qu'ils sont tous lokiya-sukha.
« Le meilleur » ne va jamais
seul. Il ne peut aller où que ce soit sans son compagnon, « le pire ».
En voulant nous agripper au « meilleur », nous devons aussi supporter le
pire. Ainsi, notre obsession à vouloir obtenir le meilleur entraîne la
perpétuation de notre soif. Il n'y a qu'une voie pour en sortir. Si nous
continuons à chercher sukha dans ce monde, jamais nous ne le trouverons.
Nous devons aller dans l'autre direction, nous tourner vers
lokuttara-sukha. La soif doit cesser, même la soif pour le meilleur. Le
mal est une forme de perturbation. Le bien en est une autre forme. Pour
être vraiment libre de toute souffrance, l'esprit doit se situer au-dessus
du bien et du mal, au-dessus du meilleur et du pire - c'est-à-dire qu'il
doit demeurer dans la vacuité. C'est l'opposé du bonheur mondain. C'est
lokuttara-sukha, le bonheur transcendant libre de tout soi avide. Il n'y
a pas d'autre voie pour échapper à dukkha que d'aller du mal vers le
bien, puis du bien vers la vacuité. Dans la vacuité, la soif cesse et
vient le bonheur véritable.
L'arbre de la connaissance
du bien et du mal
Ceux d'entre vous qui êtes
chrétiens ou qui avez lu la Bible sont familiarisés avec cette histoire
de l'arbre de la connaissance du bien et du mal qui apparaît au début de
la Genèse. Elle explique comment Dieu interdit à Adam et Eve de manger
le fruit de l'arbre de la connaissance du bien et du mal. Il les
prévient qu'ils mourraient s'ils désobéissaient. Si vous comprenez la
signification de ce passage, vous comprendrez le cœur du bouddhisme.
Quand il n'y a pas la connaissance du bien et du mal, nous ne nous y
attachons pas, nous sommes libres, exempts de dukkha. Une fois que nous
rencontrons le bien et le mal, nous nous attachons à eux et alors, nous
devons subir dukkha. Le fruit de cet arbre est cet attachement au bien
et au mal. Ceci cause dukkha et dukkha, c'est la mort, la mort
spirituelle.
Les enfants d'Adam ont
traversé les âges jusqu'à nous, portant ce fardeau de la connaissance du
bien et du mal, le fardeau de ce « soi » qui s'attache au bien et au
mal, et qui souffre de cette mort spirituelle. Nous identifions
certaines choses au bien et nous nous y attachons. Nous identifions
certaines choses au mal et nous voulons nous en défaire. C'est cela la
mort contre laquelle Dieu mettait en garde. Alors tiendrez-vous compte
de son avertissement ?
Maintenant que nous sommes
héritiers de ce fardeau, qu'allons-nous en faire ? Continuer à courir
après la satisfaction de notre soif pour « le meilleur », c'est tout
simplement perpétuer le cycle de la naissance et de la mort. Le
bouddhisme, quant à lui, n'est pas concerné par le royaume de
lokiya-sukha (le bonheur mondain), du bien, du mieux et du meilleur. La
solution proposée par le bouddhisme est d'être au-delà du bien et du
mal, dans la vacuité.
Veuillez comprendre que « le
meilleur » n'est pas ce qu'il y a de plus élevé, de plus pur. Si vous
parlez de Dieu, comme étant le bien suprême, les bouddhistes ne pourront
accepter votre idée. Dire que Dieu, l'entité la plus élevée dans
l'univers, est la somme de tout ce qui est bon, ou qu'Il est la
quintessence du bien, c'est enfermer Dieu, le Suprême, dans la dualité.
Les bouddhistes ne peuvent souscrirent à cela. Le Dieu de la Bible,
lui-même, dit que si nous connaissons le bien et le mal, alors nous
devons mourir.
Si nous disons, cependant,
que Dieu - si nous choisissons d'employer ce mot - est au-delà du bien
et du mal, alors les bouddhistes peuvent être d'accord. Dans le
bouddhisme, l'objectif est de transcender à la fois le bien et le mal,
et réaliser ainsi la vacuité - l'absence de « je », de « mien », de «
moi-même ». Si nous ne connaissons pas le bien et le mal, nous ne
pouvons nous y attacher, et ainsi il n'y a pas de dukkha. Ou, si nous
connaissons le bien et le mal, mais que nous ne nous y attachons pas,
alors il n'y a pas non plus de dukkha. Ainsi, le plus haut degré pour
l'humanité se situe au-delà du bien.
Au-dessus et au-delà du bien
Au-delà du bien, il n'y a
rien pour attiser la soif et personne qui ait soif. La soif cesse. Le «
je » qui connaît la soif, et tous ses désirs disparaissent dans la
vacuité - l'absence de soi et d'âme. Cette vacuité est le but de la
pratique du Dhamma. Elle est la voie qui transcende le cycle sans fin de
la soif et du bonheur mondains. C'est le Suprême, l'aboutissement du
bouddhisme.
Ce qu'il faut observer,
c'est qu'il est impossible de s'attacher au bien et au mal quand il n'y
a pas la connaissance du bien et du mal. Et, quand il n'y a pas
d'attachement, il n'y a pas de dukkha, pas de problème. Par contre, une
fois que le fruit de l'arbre de la connaissance du bien et du mal a été
consommé, il y a connaissance du bien et du mal. Que se passe-t-il alors
? Si nous manquons de sagesse (pañña) pour savoir que nous ne devons pas
nous attacher au bien et au mal, nous allons nous attacher au bien et au
mal des gens ordinaires. Alors surviennent dukkha et son cortège de tous
les problèmes de la vie. Voilà la conséquence d'avoir mangé ce fruit :
attachement, dukkha et mort.
Une fois qu'il y a cette
connaissance, il n'y a aucune possibilité de revenir à l'état
d'innocence initial, quand le bien et le mal n'étaient pas encore connus.
Après l'apparition de cette connaissance, après que le fruit ait été
consommé, nous devons aller de l'avant afin de bien comprendre qu'il ne
faut pas s'attacher à ce bien et ce mal. Il est de notre devoir et de
notre responsabilité d'apprendre cela, de ne pas s'attacher au bien et
au mal parce qu'ils sont impermanents (anicca), insatisfaisants (dukkha)
et n'ont pas de soi propre (anatta).
Le bien et le mal sont
anicca, dukkha et anatta. Quand il y a une connaissance juste du bien et
du mal, il n'y a pas d'attachement. Alors, il n'y a pas de mort, comme
au temps d'Adam et d'Eve avant qu'ils n'aient mangé le fruit. Nous avons
tous mangé ce fruit ; nous connaissons tous le bien et mal. Il n'y a
aucune possibilité pour nous de retourner à l'état d'innocence initial.
Au lieu de cela, notre devoir est d'apprendre à ne pas nous attacher au
bien et au mal. Nous ne devons pas nous y attacher ! Veuillez avoir la
sagesse de comprendre ceci.
Ne vous attachez pas au bien
et au mal. Apprenez à les connaître afin de ne jamais vous y attacher.
C'est le cœur du bouddhisme et l'essence du christianisme. Ces deux
religions enseignent la même chose, même si les gens l'interprètent
d'une manière très différente. Si vous comprenez cela, vous aurez la clé
du véritable bonheur né de la libération de la soif.
Vous pouvez voir que si vous
vous attachez au bien, vous avez soif de bien. Si vous avez quelque
chose de mieux, votre soif se dirigera vers ce qui est mieux. Si vous
avez ce qui est le meilleur, alors vous avez soif du meilleur. Peu
importe de quel « meilleur » il s'agit, il attisera la soif pareillement.
Nous avons soif du meilleur et, inévitablement, cette soif est le
problème qui mène à dukkha. Peu importe l'intensité de la soif, elle
causera une forme du dukkha. Une soif grossière nous affecte de façon
brutale, mais même la soif la plus subtile - si légère qu'elle ne peut
être vue ou comprise - nous blessera d'une manière subtile que nous ne
pourrons même pas voir. S'il y a soif, il y aura dukkha. La vie sera
troublée et perturbée, rendant impossibles la paix et le bonheur
parfaits.
La Vacuité
C'est pourquoi le bouddhisme
enseigne la vacuité (suññata) - l'absence de « je », de « mien » - qui
transcende le meilleur. Si nous avons cette connaissance de l'au-delà du
meilleur, de la vacuité qui n'est ni le bien, ni le mal, il n'y a pas de
problème. Dans suññata, il n'y a pas de soif. Même la plus subtile forme
de soif disparaît. Là, dukkha cesse et il ne reste que la véritable paix
spirituelle. C'est le but ultime. Tant que subsiste la plus petite soif,
le but ultime ne peut être atteint. Dès que toute soif a été éteinte, et
avec elle tous les problèmes et toutes les formes de dukkha, la
véritable émancipation devient évidente. L'émancipation dans le
bouddhisme, c'est cette liberté de toute soif, qui naît de la
réalisation de suññata (la vacuité). Je vous prie d'étudier cela jusqu'à
ce que votre vie soit complètement libérée de toute soif.
Soif naturelle et soif
inutile
Revenons un peu en arrière
et regardons d'un peu plus près ce que nous nommons « la soif ». Nous
devons savoir qu'il y a deux types de soif. En premier, il y a la soif
physique, matérielle, qui est un processus naturel de la vie. Le corps
ressent instinctivement des soifs concernant les besoins naturels :
vêtements, nourriture, logement, remèdes, exercice. Cette forme de soif
n'est pas un problème. Elle n'entraîne pas de dukkha et peut être
satisfaite sans causer de dukkha. Puis, il y a la seconde sorte de soif,
que nous appelons « la soif mentale ». C'est la soif des pensées nées de
l'attachement. La soif physique n'a pas d'importance et ne cause pas de
problème. Même les animaux ressentent cette soif physique, et ils
essaient de l'apaiser en fonction de ce qu'ils trouvent pour se
désaltérer. La soif mentale, cependant, qui est inexorablement liée à
l'ignorance (avijja) et à l'attachement (upadanna), détruit la sérénité
et le calme de l'esprit - qui sont le vrai bonheur et la paix - en
apportant dukkha.
Notre problème à nous, êtres
humains, c'est que notre esprit s'est développé bien plus que celui des
animaux. La conscience animale n'a pas appris comment transformer la
soif physique en soif mentale. Ils ne s'attachent pas à leurs soifs
instinctives comme nous le faisons - aussi sont-ils libres de dukkha,
causée par la soif, l'avidité (tanha) et l'attachement (upadana).
L'esprit humain est plus évolué et donc souffre d'une forme de soif plus
évoluée. A travers l'attachement, l'esprit humain connaît la soif
spirituelle.
Nous devons faire la
différence entre ces deux formes de soifs. La soif physique peut être
étanchée facilement. Un jour de labeur peut suffire à satisfaire nos
besoins corporels pour plusieurs jours. Avec la conscience et la sagesse,
la soif physique n'est pas un problème. Elle n'est pas bêtement
transformée en dukkha. Quand la soif apparaît, il s'agit juste de voir
que c'est « tathata » (l'ainsité), « c'est ainsi » et c'est tout. Le
corps possède un système nerveux. Quand il vient à manquer de quelque
chose qui lui est nécessaire, cela suscite une certaine tension que nous
appelons « soif ». Il n'y a que cela - l'ainsité. Il ne faut pas la
transformer en une soif spirituelle en nous y attachant, en disant : «
ma soif », « je suis celui qui a soif ». Ce serait très dangereux, car
ceci provoquerait beaucoup de dukkha. Quand le corps a soif, qu'il a
faim, il faut se rassasier calmement et en pleine conscience. Ainsi la
soif physique ne vient pas perturber l'esprit.
La soif est seulement un
problème mental. L'esprit humain, supérieurement développé, transforme
la soif en une soif mentale du fait de l'attachement. Il y a des
phénomènes mentaux - tanha (l'avidité) et upadanna (l'attachement) - qui
ne nous laissent pas en paix. Même si nous étions milliardaires avec des
maisons pleines de tous les biens de consommation et les poches pleines
d'argent, nous serions toujours mentalement assoiffés. Plus nous
consommons, plus grande est notre soif. Quoi que nous fassions pour
satisfaire notre soif mentale, elle se développera, prendra de l'ampleur
et viendra nous perturber encore davantage. Même les milliardaires
ressentent cette soif spirituelle.
Alors, que pouvons-nous
faire pour résoudre ce problème ? Il y a une loi du Dhamma selon
laquelle mettre fin à cette soif insensée restaure la paix de l'esprit,
le bonheur serein et la libération de toute perturbation.
La soif physique ne doit pas
nous tracasser. Il est facile d'en prendre soin, de trouver quelque
chose pour l'étancher. La soif mentale, cependant, est un problème tout
autre. Plus nous buvons et plus nous avons soif. C'est le problème qui
nous happe ; nous sommes agités, agacés, tiraillés par cette forme de
soif. Quand rien ne vient perturber l'esprit, alors nous connaissons la
vraie félicité. Cela pourra vous paraître étonnant, mais le vrai bonheur
c'est l'absence de toute perturbation.
Nous sommes sûrs que chacun
de vous est tracassé par des espérances et des souhaits. Vous êtes venus
ici, avec vos espoirs et vos attentes. Ces espoirs, ces souhaits et ces
attentes sont autant de nouvelles soifs mentale ; aussi, soyez-y très
attentifs. Ne les laissez pas devenir un danger ! Trouvez le moyen de
calmer vos attentes et vos espoirs. Vivez dans sati-pañña (la présence
attentive doublée de sagesse) ; ne vivez pas dans l'espérance.
Habituellement, nous
apprenons aux enfants à formuler des souhaits - « faire un vœu », «
vivre un impossible rêve ». Mais ce n'est pas une bonne chose. Pourquoi
leur apprenons-nous à vivre dans la soif ? C'est semer le tourment en
eux au point de leur causer des douleurs physiques, des maladies et la
mort. Il sera plus profitable de leur apprendre à vivre sans la soif
spirituelle. Vivez avec sati-pañña, faites ce qui doit être fait, mais
n'espérez pas, ne rêvez pas, n'attendez rien. Les espoirs ne sont rien
de plus que des soifs mentales spirituelles. Apprenez aux enfants à ne
pas s'attacher. S'il n'y avait aucune soif, ni physique, ni spirituelle,
quel bonheur cela serait ! Il n'y a pas de bonheur plus grand. Vous
comprenez ?
Trois formes de solitude
Pour conclure, nous
voudrions vous parler des bénéfices de la cessation de la soif. Pour ce
faire, nous allons vous demander d'apprendre un mot pali de plus.
Ecoutez attentivement et retenez ceci, car c'est un des mots les plus
importants ; Viveka en pali, vivek en langue thaïe. Viveka peut être
traduit par « la plus grande des solitudes », « l'unicité parfaite », «
la complète solitude ». Parce que beaucoup de gens n'ont pas
correctement saisi la signification de ce terme, celui-ci ne vous est
pas très familier. D'abord, retenez que viveka a trois niveaux de
compréhension. 1)Viveka physique (kaya-viveka), quand rien ne vient
perturber le niveau de la vie physique. 2)Viveka mental (citta-viveka),
quand aucune émotion ne vient perturber l'esprit, quand l'esprit n'est
plus dérangé par des choses comme la convoitise sexuelle, la haine, la
frustration, l'envie, la sentimentalité et l'amour. Ce viveka mental
peut être expérimenté même au beau milieu d'une foule bruyante ; il
n'est pas dépendant de la solitude physique. 3) Viveka spirituel
(upadhi-viveka), quand aucune sensation, aucune pensée d'attachement à
un « je », un « mien », une « âme » ou « moi-même » ne vient perturber
l'esprit. Si ces trois niveaux sont réunis, vous serez vraiment seuls et
libres.
Etre simplement libéré des
perturbations physiques, alors que les émotions continuent à agacer
l'esprit, ce n'est pas viveka. Beaucoup de « méditants » se précipitent
dans les forêts ou au fond d'une grotte pour trouver la solitude, mais
ils emportent avec eux leurs émotions. Ils ne pourront alors trouver ce
qu'ils recherchent. Ils ne connaîtront pas le vrai bonheur.
Si les émotions ne viennent
pas les perturber, mais qu'ils sont assaillis par des sentiments de « je
», « moi » et « mien », ils ne connaîtront pas viveka non plus. Il doit
n'y avoir aucun sentiment de « je », « moi », « mien ». Alors, il n'y
aura aucune soif d'aucune sorte, ni aucun espoir pour les perturber.
C'est cela la solitude. L'esprit est parfaitement seul. C'est ce bonheur
qui est le but du bouddhisme. C'est « vimutti » (l'émancipation) au plus
haut niveau du bouddhisme. L'objectif final du bouddhisme, la plus haute
libération, ce n'est pas un esprit qui serait simplement heureux et
calme. Le but ultime du bouddhisme, c'est la totale libération de tous
les attachements, de tous les liens à « je », « moi », « mien ». Nous
souhaitons que vous ayez connaissance de ces trois niveaux de viveka.
Si vous êtes capables de
pratiquer la pleine conscience de la respiration complètement et
correctement, au travers de ses seize stades ou étapes, alors vous
découvrirez ces trois niveaux de viveka. Vous découvrirez le bonheur de
ne plus jamais être tourmenté à nouveau par la soif. Mais si vous
n'aimez pas cette forme de bonheur, si vous lui préférez le bonheur de
répondre à la soif, de combler vos désirs, vous n'apprendrez rien, ici,
qui puisse vous être utile. Cela ne vous sera d'aucune aide, car le but
du bouddhisme est d'éliminer cette forme de bonheur et de plaisir qui
dépend des choses pour étancher sa soif. Nous, nous voulons que cela
cesse. Nous avons besoin de cette forme de viveka qui n'est jamais
perturbée par la soif.
C'est ce que nous craignons
que vous ayez, peut-être, mal compris. Si vous ne comprenez pas la
conception bouddhiste du bonheur, vous risquez d'attendre quelque chose
que le bouddhisme ne peut pas vous offrir. Aussi, vous serez déçus. Vous
perdrez votre temps, ici. Si vous voulez le bonheur qui vient de la
satisfaction de la soif, nous n'avons rien pour vous ici. Mais si vous
voulez le bonheur né de l'absence de toute soif, nous avons des choses à
partager - et c'est ce que nous venons de faire.
Nous espérons que vous
rencontrerez le succès dans votre pratique et dans le développement de
la pleine conscience de la respiration. Alors, vous recevrez le
véritable bonheur né de l'absence totale de soif.
Merci d'être venus à Suan
Mokkh ; puissiez vous en retirer tout le bienfait possible.